Publication relative à l'histoire de la ville d'Halluin 59250. Regard sur le passé et le présent.
Jean Moulin mort à 44 ans.
20 juin 1899. Jean Moulin naît à Béziers, dans une famille d’universitaires.
1917. Etudes de droit à Montpellier ; attaché au cabinet du préfet de l’Hérault.
1930. Entré dans la carrière préfectorale en 1919, il devient le plus jeune sous-préfet de France, à Albertville.
1936. En Savoie, il s’est lié avec un député, Pierre Cot. Devenu ministre de l’Air du Front populaire, celui-ci le nomme chef de cabinet. Il le charge d’aider le transport clandestin d’armes pour les républicains espagnols.
1937. Devient, en Aveyron, le plus jeune préfet de France.
1939. Préfet d’Eure-et-Loir. Mobilisé, à sa demande, à la base 117 à Paris. Le ministre de l’Intérieur lui ordonne de regagner son poste.
1940. En juin, il tente de se trancher la gorge pour ne pas signer un document des Allemands accusant à tort des troupes sénégalaises de massacres de civils. En novembre, Vichy le révoque.
1941. Il contacte, en zone libre, des groupes de résistants. En octobre, il se rend à Londres. Entretien avec de Gaulle, qui le nomme délégué du Comité national Français pour la zone libre.
1942. Parachuté en Provence le 1er janvier, il s’attache à réaliser l’unité des organisations de résistance. Devenu « Rex » ou « Max », il impose la fusion des forces militaires des trois grands mouvements dans une armée secrète que dirige le général Delestraint.
1943. En février, il revient de Londres avec la mission de créer un organe politique de la Résistance : en mai naît le Conseil nationale de la Résistance. En juin, la Gestapo arrête le général Delestraint. Le 21 juin, c’est au tour de Jean Moulin. Torturé, « Max » ne parle pas. Il meurt en juillet.
1964. Le 19 décembre, ses cendres sont transférées au Panthéon.
Discours du transfert des cendres de Jean Moulin au Panthéon.
Le 19 décembre 1964, en présence du Général de Gaulle, les cendres de Jean Moulin sont transférées au Panthéon. Il fait glacial. Peu importe. Ce jour-là, André Malraux, alors ministre de la Culture, prononce un discours que personne n’a oublié. En particulier cette dernière partie :
“(…) Le jour où, au Fort Montluc à Lyon, après l’avoir fait torturer, l’agent de la Gestapo lui tend de quoi écrire puisqu’il ne peut plus parler, Jean Moulin dessine la caricature de son bourreau. Pour la terrible suite, écoutons seulement les mots si simples de sa soeur : “Son rôle est joué, et son calvaire commence. Bafoué, sauvagement frappé, la tête en sang, les organes éclatés, il atteint les limites de la souffrance humaine sans jamais trahir un seul secret, lui qui les savait tous”.
Comprenons bien que pendant les quelques jours où il pourrait encore parler ou écrire, le destin de la Résistance est suspendu au courage de cet homme. Comme le dit Mlle Moulin, il savait tout.
Georges Bidault prendra sa succession. Mais voici la victoire de ce silence atrocement payé : le destin bascule. Chef de la Résistance martyrisé dans des caves hideuses, regarde de tes yeux disparus toutes ces femmes noires qui veillent nos compagnons : elles portent le deuil de la France, et le tien. Regarde glisser sous les chênes nains du Quercy, avec un drapeau de mousselines nouées, les maquis que la Gestapo ne trouvera jamais parce qu’elle ne croit qu’aux grands arbres. Regarde le prisonnier qui entre dans une villa luxueuse et se demande pourquoi on lui donne une salle de bain - il n’a pas encore entendu parler de la baignoire. Pauvre roi supplicié des ombres, regarde ton peuple d’ombres se lever dans la nuit de Juin constellée de tortures. Voici le fracas des chars allemands qui remontent vers la Normandie à travers les longues plaintes des bestiaux réveillés : grâce à toi, les chars n’arriveront pas à temps. Et quand la trouée des Alliés commence, regarde, préfet, surgir dans toutes les villes de France les Commissaires de la République - sauf lorsqu’on les a tués. Tu as envié, comme nous, les clochards épiques de Leclerc : regarde, combattant, tes clochards sortir à quatre pattes de leurs maquis de chênes, et arrêter avec leurs mains paysannes formées aux bazookas, l’une des premières divisions cuirassées de l’empire hitlérien, la division Das Reich.
Comme Leclerc entra aux Invalides, avec son cortège d’exaltation dans le soleil d’Afrique et les combats d’Alsace, entre ici, Jean Moulin, avec ton terrible cortège. Avec ceux qui sont morts dans les caves sans avoir parlé, comme toi; et même, ce qui est peut-être plus atroce, en ayant parlé; avec tous les rayés et tous les tondus des camps de concentration, avec le dernier corps trébuchant des affreuses files de Nuit et Brouillard, enfin tombé sous les crosses; avec les huit mille Françaises qui ne sont pas revenues des bagnes, avec la dernière femme morte à Ravensbrück pour avoir donné asile à l’un des nôtres. Entre avec le peuple né de l’ombre et disparu avec elle - nos frères dans l’ordre de la Nuit…
Commémorant l’anniversaire de la Libération de Paris, je disais : “Ecoute ce soir, jeunesse de mon pays, les cloches d’anniversaire qui sonneront comme celles d’il y a quatorze ans. Puisses-tu, cette fois, les entendre : elles vont sonner pour toi”.
L’hommage d’aujourd’hui n’appelle que le chant qui va s’élever maintenant, ce Chant des Partisans que j’ai entendu murmurer comme un chant de complicité, puis psalmodier dans le brouillard des Vosges et les bois d’Alsace, mêlé au cri perdu des moutons des tabors, quand les bazookas de Corrèze avançaient à la rencontre des chars de Rundstedt lancés de nouveau contre Strasbourg.
Ecoute aujourd’hui, jeunesse de France, ce qui fut pour nous le Chant du Malheur. C’est la marche funèbre des cendres que voici. A côté de celles de Carnot avec les soldats de l’an II, de celles de Victor Hugo avec les Misérables, de celles de Jaurès veillées par la Justice, qu’elles reposent avec leur long cortège d’ombres défigurées.
Aujourd’hui, jeunesse, puisses-tu penser à cet homme comme tu aurais approché tes mains de sa pauvre face informe du dernier jour, de ses lèvres qui n’avaient pas parlé ; ce jour-là, elle était le visage de la France.”
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Le 16 juillet 2002, « La Voix du Nord » consacrait une page spéciale à Jean Moulin. Le 22 juillet 2002, dans la rubrique : « courrier des lecteurs » nous pouvions lire le commentaire que j’avais envoyé, relatif à ce dossier, en ces termes :
« La cérémonie du transfert des cendres de Jean Moulin et, notamment, le discours historique d’André Malraux a marqué très fortement le jeune adolescent, âgé de 13 ans, que j’étais ce jour du 19 décembre 1964.
Devant la télévision, je me souviens très bien d'avoir été ému aux larmes par les paroles de Malraux, même s’il m’a fallu quelques années supplémentaires pour mesurer leur véritable sens et la valeur extraordinaire de ces deux hommes Jean Moulin et André Malraux.
Personne n’oubliera la voix envoûtante de cet orateur exceptionnel qu’était Malraux, et son fameux et vibrant : « Ecoute aujourd’hui jeunesse de France… »
Trente-deux ans plus tard, le 23 novembre 1996, l’autre voix du gaullisme Maurice Schumann eut le redoutable honneur d’accueillir André Malraux au Panthéon.
Il concluait son hommage par ces mots non moins marquants voire bouleversants :
« Qu’on n’aime jamais assez la France pour ce qu’elle a de fragile, et qu’on ne l’aime jamais trop pour ce qu’elle a d’éternel ».
Il est ainsi des cérémonies symboliques qui peuvent marquer une génération, une jeunesse, souvent à la recherche d’un idéal, d’un modèle, d’un sens à la vie.
Dans l’existence parfois, des femmes et des hommes nous arrachent les larmes des yeux, par leur exemple de conduite, de courage, de travail, de volonté et d’abnégation… De Gaulle, Moulin, Malraux, Schumann étaient de ceux-là, parmi les plus illustres, car ils touchaient plusieurs générations.
Daniel Delafosse