Publication relative à l'histoire de la ville d'Halluin 59250. Regard sur le passé et le présent.
M. Jules Gratry, fabricant textile originaire de Courtrai (Belgique), conçoit vers 1854 le projet de construire un grand tissage à Halluin. Il achète un espace de 75 hectares le long de la Lys, dont il laisse une partie boisée et construit un château au milieu du site. Il y crée la Société Anonyme GRATRY Frères, dont le siège social se trouve 15, rue de Pas à Lille. L’usine met longtemps à s’édifier.
Entre-temps pour s’attacher du personnel, il construit des rangées de maisons de tisserands à domicile, dans l’impasse Inkerman, le Mamelon Vert, au Vert Gazon, les trois rangées de la cité Montebello, l’actuelle Cité Emile Verroye.
C’est en 1873 que toute la préparation fonctionne, le bobinage, l’ourdissage, la teinture et l’apprêt, et 25 métiers battent. En 1877, il y en a 300. L’étang situé dans le bois alimente en eau les chaudières. Et jusqu’en 1914, la force motrice est fournie par des machines à vapeur de 800 CV et 300 CV, jusqu’à l’arrivée de l’électricité.
On y tisse de la toile à matelas, du drap, du linge de table. Les fournisseurs de matières premières : fil et coton, sont des filatures d’Halluin et de la région. Le tisserand travaille sur deux métiers. Progressivement, avec beaucoup moins d’interventions, il travaille sur 12 métiers. A la fin du siècle, il y a 600 personnes, dont 85 % d’hommes, 15 % de femmes seulement.
Entre-temps le siège social de Lille crée plus de 20 Comptoirs de vente, en France : Lyon, Marseille, Bordeaux… mais aussi à l’étranger : au Brésil, en Argentine et dans les colonies françaises.
Les qualités de fabrication sont récompensées de médailles d’or lors d’expositions universelles : en 1883, 1889, et une médaille d’or pour le 25e anniversaire à l’Exposition de Paris en 1898. La réputation devient mondiale.
M. Camille Gryspeerdt en est le directeur jusqu’en 1930, son fils André lui succède à cette époque. Lorsque survient la guerre de 1914-1918 l’usine emploie près de 1100 ouvriers et ouvrières, et 900 métiers battent dans un vacarme assourdissant : on doit communiquer par signes.
L’occupant, dès 1914, procède à un pillage en règle : la fonte, le fer, le cuivre, le cuir des courroies, le zinc des gouttières sont emportés. Mais la reprise est totale dès 1920, avec un maximum de 780 personnes.
Le développement se poursuit à une cadence régulière durant les vingt années qui suivent, car les besoins sont immenses. La qualité professionnelle des tisserands a une grande réputation, et des conflits surgissent souvent pour que ces compétences soient reconnues.
Après la deuxième guerre mondiale, vers les années 50, on commence à travailler en équipe : 5 h – 13 h, 13 h – 21 h, et une équipe de nuit avec des volontaires, environ 50 tisserands par équipe.
Un Halluinois est entré au tissage Gratry en 1928, il en est sorti chef de l'ourdissage en 1975, voici son témoignage en octobre 2010 :
"Quand j'ai débuté, Gratry avait plus de cinq cents salariés. Il devait y en avoir une centaine en 1975. La main-d'oeuvre devenant plus chère, les patrons ont préféré d'autres pays. Il y a eu aussi le progrès technique : le tisserand, d'abord responsable d'un métier, en a eu quatre, puis sept, et parfois plus.
Les tisserands étaient bien payés mais ils faisaient aussi beaucoup d'heures, parfois soixante-cinq à soixante-dix par semaine. Les salaires attiraient les Belges, des bus entiers les amenaient. Le tissage a fait la fortune des bistrots des baraques : ils accueillaient les ouvriers attendant leur bus, près d'une canette, pas la même que celle de leur métier.
De 1940 à 1944, Gratry (comme Sion) a dû tisser des toiles de parachutes. Avec la fermeture des mines, des trains amenaient les anciens mineurs, qui se levaient à une heure du matin pour prendre leur équipe de cinq heures. Il y avait alors les trois fois huit heures, et les usines auraient même pu travailler le week-end.
Puis il y a eu une fusions avec Lorthiois, et, ensuite quatre ou cinq reprises, dont une par un groupe japonais faisant du tissu d'ameublement rustique pour les murs des châteaux".
A partir de 1930, des remises de médailles pour 20, 30 années et plus de présence ont lieu chaque année. Une cafétéria a toujours eu du succès auprès du personnel qui pouvait, pour un prix modique, prendre un café « sur le pouce ». Pendant tout un temps, la coopérative a rendu bien des services au personnel et à leur famille.
On y achète des tissus et divers articles, sans oublier le jambon le samedi. La location du château avec son parc de verdure a pu profiter au personnel pour les cérémonies de mariage. Un comité d’Entreprise fonctionne pour la protection sociale.
Vers 1970 des rumeurs de fusion s’annoncent dans l’inquiétude : la reprise des sociétés GRATRY et LORTHIOIS par les frères WILLOT. Ceux-ci envisagent la fusion des deux activités : LORTHIOIS pour l’ameublement et le velours, GRATRY pour le coutil et la toile plein air (parasol et transat).
Comme les locaux de l’usine LORTHIOIS ne sont pas assez grands, la décision de réunir les deux tissages chez GRATRY est prise, HUET s’ajoute en troisième partenaire. Le « déménagement » s’effectue en quelques mois, et tout le personnel est à pied d’œuvre au début de 1971.
L’intégration des ouvriers et du personnel d’encadrement des différents services se fait dans la compréhension. Elle est facilitée par la bonne volonté de chacun. Pour améliorer les circuits de fabrication, des modifications importantes sont mises en place. Car à cette époque, plus de 600 personnes travaillent dans l’usine.
En effet le tissage compte 5 à 600 métiers, et il faut ajouter les ateliers de bobinage, l’ourdissage, les salles de teintures et d’apprêts. Des salles de stockage facilitent l’expédition des pièces de tissu qui seront expédiées chez les grossistes français et dans le monde entier.
Ces produits sont connus du grand public. Citons : EPEDA, DUNLOPILLO, TRECA, BULTEX pour le coutil et BOUSSAC pour l’ameublement.
Avec un matériel renouvelé la capacité de production a plus que doublé, alors que le nombre de métiers ainsi que celui des tisserands ont été réduits. Le travail des tisserands est amélioré, le bruit des machines est atténué. La qualité de la chaîne est l’objet de soins pour que les fils ne cassent pas.
En 1996, les géants du textile réunis poursuivent leur activité dans le regroupement GRATRY-LORTHIOIS INDUSTRIES (ex-GRATRY) avec un personnel compétent mais réduit et une production accrue. Toujours les mêmes produits qui s’exportent dans une vingtaine de pays jusqu’en Extrême-Orient, aux Etats-Unis ou à Hong-Kong. L’entreprise reste un leader du textile, l’un des derniers de la ville.
Début 2009, Gratry-Lorthiois, repris par les frères Antoine et Damien Willefert, devient une marque développée par Textiles de France. Les repreneurs ont fait le pari de garder une grande partie des 70 salariés. L’entreprise produit des tissus de luxe et « techniques » (ANTI-UV, antifeu).
(Archives, " A la recherche du passé d’Halluin ", " La vie chez nous " ).
Liens : alarecherchedupasse-halluin.net/ (Photos)
Le Tissage Defretin à Halluin... Historique 1847 - 1969.
Le Tissage Sion à Halluin... Historique 1867 - 1979.
Le Tissage Demeestère à Halluin... Historique 1817 - 1980.