Publication relative à l'histoire de la ville d'Halluin 59250. Regard sur le passé et le présent.
Le dernier survivant vient de rejoindre le premier mort de la plus atroce des guerres.
Qui se souvient de ce premier mort ?
Il était Caporal. Le 2 août 1914, en poste dans le village de Joncheray au sud-est du Territoire de
Belfort, il s’oppose à une patrouille allemande qui a violé la frontière. Il fait les sommations d’usage.
En réponse, l’officier qui commande la patrouille sort son revolver et tire. Il est mortellement touché.
Avant de mourir il a le temps de riposter et de blesser mortellement à son tour celui qui vient de lui
ôter la vie.
On pose les deux corps dans une grange côte à côte sur un lit de paille.
Le Français a 21 ans à peine. Il est instituteur. Il s’appelle Jules-André Peugeot.
L’Allemand est Alsacien, natif de la région de Mulhouse. Il a tout juste 20 ans. Il s’appelle Camille
Mayer.
Ils aimaient la vie comme on l’aime à 20 ans. Ils n’avaient pas de vengeance, ils n’avaient pas de
haine à assouvir.
Ils avaient 20 ans, les mêmes rêves d’amour, la même ardeur, le même courage.
Ils avaient 20 ans et le sentiment que le monde était à eux.
Ils avaient 20 ans, ils croyaient au bonheur.
Ils sortaient à peine de l’enfance et ils ne voulaient pas mourir.
Ils sont morts tous les deux par un beau matin d’été, en plein soleil, l’un d’une balle à l’épaule, l’autre
d’une balle en plein ventre, ils étaient les premiers acteurs inconscients d’une même tragédie dont le
destin aveugle et la folie des hommes avaient depuis longtemps tissé secrètement la trame sinistre qui
allait prendre dans ses fils une jeunesse héroïque pour la conduire au sacrifice.
Ces deux morts de 20 ans ne virent pas la suite effroyable de ce qu’ils avaient commencé, ces millions
de morts tombés face contre terre fauchés par les mitrailleuses, noyés dans la boue des tranchées,
déchiquetés par les obus. Ils ne virent pas non plus l’immense foule de ces millions de blessés, de
paralysés, de défigurés, de gazés, qui vécurent avec le cauchemar de la guerre gravé dans leur chair.
Ils ne virent pas les parents qui pleuraient leurs fils, les veuves qui pleuraient leurs maris, les enfants
qui pleuraient leurs pères.
Ils n’éprouvèrent pas la souffrance d’un soldat qui fume cigarette sur cigarette « pour vaincre l’odeur
des morts abandonnés par les leurs qui n’ont même pas eu le temps de jeter sur eux quelques mottes de
terre, pour qu’on ne les vît pas pourrir ».
Ces deux jeunes de vingt ans ne connurent pas les nuits de pluie, l’hiver, dans les tranchées, « l’attente
silencieuse et grelottante, les minutes longues comme des heures ».
Ils ne croisèrent pas les colonnes qui revenaient du feu « avec leurs plaies, leur sang, leur masque de
souffrance » et leurs yeux qui semblaient dire à ceux de la relève : « N’y allez surtout pas ! »
Ils ne se battirent pas sans relâche contre la boue, contre les rats, contre les poux, contre la nuit, contre
le froid, contre la peur.
Ils n’eurent pas à vivre pendant des années avec le souvenir de tant de douleurs, avec la pensée de tant
de vies foudroyées à côté d’eux et des corps qu’il fallait enjamber pour monter à l’assaut.
Lazare Ponticelli fut de ceux qui survécurent après avoir connu toutes les souffrances et toutes les
horreurs de cette guerre la plus terrible peut-être que le monde ait jamais connu. La mort l’épargna
miraculeusement, comme si elle avait choisi de le sauver pour qu’il puisse témoigner, pour qu’il fût un
jour le dernier témoin. Et quel témoin !
Sa vie commence comme une légende. Elle se poursuit comme un roman, le roman de tous les pauvres
bougres qui n’avaient à offrir que leur cœur, leur courage et leurs mains de travailleurs et qui
donnèrent tout parce qu’ils avaient chevillé au corps l’idée simple du devoir et qui furent français quel
que soit l’endroit où ils étaient nés non par le sang reçu mais par le sang versé.
Lui, il naît dans le Nord de l’Italie à la fin du XIXe siècle, sur cette terre montagneuse où la vie est
dure, la misère est partout et l’exil est bien souvent le seul espoir d’échapper à la faim.
Sa mère le met au monde en plein champ un 24 décembre. Pendant trois jours une tempête de neige
empêche de déclarer sa naissance. La déclaration ne sera enregistrée que le 27 décembre. Mais la date
est mal écrite. Officiellement voici Lazare enregistré à la date du 7 décembre !
Il a six ans quand l’aîné de ses frères meurt, bientôt suivi par son père. Sa mère doit s’éloigner de plus
en plus souvent pour trouver du travail.
Sa sœur aînée qui s’est installée en France vient chercher son frère et sa sœur qui vivent encore au
village avec lui. Elle n’a pas assez d’argent pour payer aussi son voyage.
A sept ans, il est seul. Il est berger. Il se lève tous les matins à 5 heures et travaille toute la journée en
échange de l’hébergement et de la nourriture. Il rêve de partir. L’Amérique, la France, Paris, n’importe
où. Il veut s’arracher à la fatalité de la misère. Il est prêt à se donner de la peine, à travailler dur, à
faire des sacrifices pourvu qu’il lui soit donné d’espérer une vie meilleure.
L’hiver il se fait chasseur de grives pour gagner de quoi se payer le voyage. Il se fabrique lui-même
des chaussures. Et à dix ans il part seul, en clandestin, pour Paris. Il y fait toutes sortes de petits
boulots. A 15 ans, grâce à ses économies, il crée une entreprise de ramonage avec un ami un peu plus
âgé que lui.
Il a 16 ans quand la guerre éclate. Il s’engage dans la légion étrangère en trichant sur son âge. « J’étais
Italien, dira-t-il, mais je voulais défendre la France qui m’avait accueilli. C’était une manière de dire
merci ».
Il participe aux terribles combats dans la forêt d’Argonne, entre l’Aisne et la Meuse, où les positions
françaises et allemandes s’enchevêtrent les unes dans les autres, dans la boue argileuse, entre les
étangs et les marécages.
Au premier engagement son régiment perd 161 hommes en dix minutes, 30 tués, 114 blessés, 17
disparus. Un témoin de ces combats appellera l’Argonne « la mangeuse d’hommes ».
Avant l’assaut on distribue du rhum aux soldats. Après l’assaut les survivants entendent dans les
tranchées les hurlements des blessés abandonnés entre les lignes et que l’on ne peut secourir qu’une
fois la nuit tombée.
Un jour Lazare rampe jusqu’à un de ces blessés dont la jambe a été arrachée par un éclat d’obus et le
tire derrière les lignes françaises. Il n’a jamais su ce qu’il était devenu. Il n’a d’ailleurs jamais cherché.
Il avait juste fait ce qu’il avait dû. Il ne demandait aucune reconnaissance. Cet homme à qui il avait
sauvé la vie en risquant la sienne l’avait pris dans ses bras et lui avait dit : « Merci pour mes quatre
enfants ». Cela avait suffi à Lazare.
En 1915 l’Italie réclame ses ressortissants pour défendre son sol. Lazare refuse de quitter la France et
ses camarades de combat. Après ce qu’il vient de vivre, il se considère comme Français. Il faudra que
deux gendarmes viennent le chercher pour l’amener de force à Turin. Il est envoyé au Tyrol se battre
contre les Autrichiens.
Il se bat bien. Il est blessé d’un éclat d’obus à la jambe gauche. Rétabli, il repart au front. Son
comportement au feu lui vaut une citation à l’ordre de l’armée et la plus haute distinction militaire
italienne.
(Voir suite et Fin)