Publication relative à l'histoire de la ville d'Halluin 59250. Regard sur le passé et le présent.
(...) Après l’armistice, il ne veut pas être démobilisé comme soldat italien. Il veut être libéré de ses
obligations militaires par la France où il veut retourner. Il se rend au consulat de France à Milan,
montre son livret militaire et se fait reconnaître comme soldat français. Libéré, il rentre à Paris et
reprend son travail de ramoneur.
Il fonde avec ses deux frères une entreprise qui compte aujourd’hui près de 4000 employés. Sa devise
est : « Union. Travail. Sagesse ». Cette devise, il en fera la ligne de conduite de toute sa vie.
En 1938, sentant venir la guerre, il demande à être naturalisé Français. Il devient officiellement
Français en 1939. Pendant la guerre il travaille avec la Résistance, fournit des renseignements, cache
des armes, fabrique des explosifs. Il n’a pas le sentiment, une fois encore, d’être un héros, juste de
faire son devoir envers le pays qui l’a accueilli, qui lui a donné sa chance et qui est devenu le sien.
Lazare Ponticelli a vécu longtemps. Il est mort à 110 ans, le 12 mars 2008. Comme si dans ce dernier
vivant toute la vie s’était concentrée pour montrer à quel point elle pouvait être plus forte que le
malheur.
Lui qui avait connu la plus extrême violence, il s’est éteint en ayant l’air de s’endormir, dit sa fille. Il
avait tout réussi, accompli tous les rêves du petit garçon de 10 ans qui avait quitté son village de
misère pieds nus dans la nuit un siècle auparavant.
Ce héros anonyme, qui ne cessa jamais d’être fidèle aux valeurs d’honnêteté, de travail, de loyauté que
son père lui avait enseignées, avait pour destinée de ne devenir célèbre qu’au jour de sa mort, parce
que ce jour-là la Grande guerre allait cesser d’appartenir au souvenir pour ne plus appartenir qu’à
l’Histoire.
Comme le visage du caporal Peugeot au moment de sa mort préfigure les visages des millions de
morts qui allaient venir, celui de Lazare Ponticelli à son dernier instant les résume tous.
Avant que ne meure l’avant-dernier survivant, il ne savait pas que le destin lui réservait ce rôle de
dernier témoin. Mais toute sa vie jusqu’à la fin, il n’a cessé de vouloir témoigner.
Il disait : « L’horreur de cette guerre je ne l’ai pas oublié, ni pour moi, ni pour ceux qui sont morts.
C’est pourquoi je vais le 11 novembre au monument aux morts ». Il ne manqua pas une
commémoration de toute sa vie.
Aux enfants des écoles, il répétait : « Ne faites pas la guerre ». La guerre, il ne la racontait que pour en
faire sentir l’horreur et pour en faire comprendre l’absurdité qu’il ressentit si fortement au Tyrol quand
soldats autrichiens et italiens fraternisaient entre deux assauts en s’échangeant du pain contre du tabac.
Comme tous les combattants de 14-18, il aurait voulu que cette guerre fût la dernière. Mais il a fallu
que l’Europe se jetât une fois encore dans l’horreur et qu’elle fût menacée d’anéantissement pour
qu’elle se décide enfin à faire la paix avec elle-même pour toujours.
L’hommage solennel que la nation tout entière rend aujourd’hui à Lazare Ponticelli, c'est un hommage
à tous ses camarades de combat dont la plupart lui sont inconnus mais qui sont devenus des frères dans
la douleur et la souffrance, cet hommage solennel n’est pas un hommage rendu à la guerre, c’est un
hommage à ceux qui l’ont faite, marin, aviateurs, cavaliers, artilleurs, fantassins, civils, en souffrant et
en risquant leur vie pour l’amour de leur patrie et pour l’idée qu’ils se faisaient de ce qu’ils lui
devaient, pour l’idée qu’ils se faisaient de la liberté, de l’honneur et du courage.
Au milieu des circonstances tragiques qui les dépassaient, pris dans un engrenage fatal dont aucun
n’était individuellement responsable, ils n’ont pris les armes au fond que pour une seule raison : parce
qu’ils préféraient mourir en hommes libres plutôt que de vivre en esclaves. Ce qu’ils ont fait c’est plus
qu’on ne pouvait demander à des hommes et ils l’ont fait. Trente ans plus tard, aux Glières où j’irai me
recueillir demain, une poignée d’hommes allaient eux aussi faire le sacrifice de leurs vies en
proclamant : « vivre libre ou mourir ! »
Jeunesse de France, souvenez-vous toujours de ce que vous devez aux femmes et aux hommes qui
furent si grands dans l’épreuve et dans le malheur !
Nul désormais ne racontera plus à ses petits-enfants ou à ses arrière-petits-enfants la vie terrible des
tranchées, ni les combats de l’Argonne, ni ceux du chemin des Dames. Nul n’entendra plus le vieux
Poilu dire à ses petits-enfants ou à ses arrière-petits-enfants : ne faites plus jamais la guerre.
Il est de notre devoir que, par-delà l’Histoire, la mémoire demeure malgré tout vivante. C’est un
devoir national, c’est un devoir humain. On ne construit pas son avenir en oubliant son passé, mais en
l’assumant et en le surmontant.
Mais le souvenir est fragile quand la mort est passée.
Un autre immigré, engagé volontaire en 1914, avait écrit en partant à la guerre à celle qu’il aimait :
« Si je mourais là-bas sur le front de l’armée
Tu pleurerais un jour et puis mon souvenir s’éteindrait
Si je meurs là bas souvenir qu’on oublie
Souviens t’en quelquefois (…) »
Il s’appelait Guillaume Apollinaire, il avait vingt quatre ans, il aimait la vie comme on l’aime à vingt
ans, il n’avait pas de haine. Il était le fils d’un père italien et d’une mère d’origine balte. Il fut blessé à
la tempe. Affaibli par sa blessure, il mourut de la grippe espagnole en 1918.
Il est, comme des millions d’autres, le frère de Lazare par delà la mort et pour l’éternité. Il est le frère
de cet homme dont la mort paisible referme les dernières blessures avec lesquelles tant de femmes et
d’hommes ont dû apprendre à vivre. Il est, comme des millions d’autres, le frère de cet homme dont le
sort a voulu qu’il fût l’ultime survivant mystérieusement choisi, peut être parce qu’il en était digne
tout simplement, pour témoigner du grand rêve de fraternité qui unissait tous ceux qui avaient connu
cet enfer où chacun, au milieu du massacre, s’était demandé un jour s’il était encore un homme.
En cet instant, dans toute la France la pensée de chacun se tourne vers ces femmes et ces hommes qui
nous ont appris la grandeur du patriotisme qui est l’amour de son pays et la détestation du
nationalisme qui est la haine des autres. Et par delà le silence de la mort, ils nous parlent encore au
nom de ce qu’ils ont enduré. Ils nous disent que la compréhension, le respect et la solidarité humaine
sont les seuls remparts contre la barbarie qui, à chaque instant, si nous n’y prenons pas garde, peut
menacer à nouveau de submerger le monde.
Nous ne les oublierons jamais.
Nicolas SARKOZY
(Cet article est publié dans ce blog depuis le 18/3/2008).