Publication relative à l'histoire de la ville d'Halluin 59250. Regard sur le passé et le présent.
Elle a encore les yeux mouillés d’émotion quand elle pense au titre de chevalier dans l’ordre du Mérite que lui a décerné, juste à la fin de son septennat, François Mitterrand. Odette Verroye l’a pourtant bien mérité. Cette « super maman » » a élevé, en plus de ses propres enfants, vingt-six petits « abandonnés » en quêtre d’un foyer.
« Nous sommes des petites gens, jamais nous n’aurions imaginé cela. On ne fait partie d’aucun mouvement, d’aucune association, à part celle des Papillons Blancs. Déjà l’année dernière, nous avions été agréablement surpris de recevoir la médaille de la ville d’Halluin. Alors là, vous imaginez… » lance Raymond, le marie d’Odette. Qui, elle n’en revient pas encore.
Quand elle repense à cette lettre du Préfet reçue voci deux semaines, l’informant que le président Mitterrand venait de lui décerner « la Bleue », la médaille de chevalier dans l’ordre du Mérite, elle a encore les yeux au bord des larmes, et une boule d’émotion dans la gorge. Qui fait qu’elle s’arrête de parler, un instant… Une générosité comme la sienne ne pouvait pourtant pas passer inaperçue.
A Halluin, tous ses voisins du quartier du Vieux Moulin, à deux pas du foyer Altitude, la connaissent bien. On la voit souvent, promenant la petite Juliette, handicapée, sur son fauteuil, ou avec Philippe, 27 ans, qu’elle a élevé depuis l’âge de 3 ans, aujourd’hui employé municipal. Derrière elle, une vie qu’elle ne pouvait concevoir qu’offerte à l’amour des enfants.
Il n’y a pas vraiment de hasard… Si Odette Verroye a tant et tant voulu faire de bonheur d’enfants autour d’elle, c’est peut-être pour exorciser, par l’amour, une enfance marquée par un sale coup du destin. Explication :
Odette Homond vient au monde le 30 janvier 1930 à Villers-Bretonneurx, un village de la Somme près d’Amiens, petite dernière d’une famille de treize enfants. Mais à deux ans et demi, elle perd sa mère, et son père se révèle incapable d’élever ses enfants. Après un bref passage à l’Assistance Publique, elle sera placée chez une nourrice, Yvonne à Dompierre sur Authie. « Quand j’étais petite, je disais que comme métier plus tard, je voudrais être « Maman Yvonne » se souvient Odette. Un souhait d’enfant réalisé.
A 14 ans, Odette est placée, comme c’était le cas de bien des jeunes filles de cet âge, en tant que servante chez une famille d’industriels halluinois, les Gheysen-Vandeputte. C’est en se rendant au cinéma, alors situé dans l’actuelle M.J.C., dans la rue, («et aussi aux vêpres, où elle allait souvent ! », rigole son mari) qu’elle rencontre Raymond.
Elle n’a alors que 17 ans, et il faut batailler ferme pour obtenir l’autorisation de se marier. La cérémonie aura lieu le 31 mai 1947, à Halluin… Tout en s’occupant de la cantine et de l’entretien des classes pendant vingt ans à l’école du Sacré-Cœur, Odette met au monde trois garçons Jean-Marc en 48, Jean-Luc en 49 et Bruno en 60 qu’elle élève… en plus de quelques enfants, déjà, du dispensaire. Raymond, lui est ouvrier texctile chez Demeestère, puis chez Sion, après la guerre.
En 1968, Odette est agrémentée par l’assistance publique, et entre dans le service « adoption ». Elle peut alors accueillir des enfants abandonnés. « J’avais en tête d’en élever un ou deux de la petite enfance jusqu’à la majorité, explique-t-elle, mais ce n’est pas possible. Ils ne restaient en moyenne que 2, 3, 4 ans au début, puis moins longtemps, les démarches de la DASS prenant moins de temps.
« Comme mes propres enfants ».
C’est ainsi que vingt-six enfants ont connu la douceur d’Odette, le sourire de Raymond… et les attentions de Danielle, 26 ans, la première fille a avoir vécu avec eux… pour n’en plus jamais repartir. Là aussi, il a fallu slalommer entre les lois, l’adoption étant encore interdite pour les « déjà-mères ».
Parmi ces vingt-six enfants, quelques-uns handicapés, moteur ou mentaux, auxquels le couple porte une attention toute particulière. « Je me suis occupée de chacun d’eux comme si ils étaient mes propres enfants » confirme Odette. 3Mais quand l’assistance sociale venait les enlever pour les conduire dans leur famille d’adoption, en détruisant toute trace de leur passé (depuis, la loi a changé), j’avais toujours un gros pincement au cœur ».
Aussi, quand la proposition lui a été faite de garder Juliette et Philippe définitivement, pour arrêter les séparations successives d’enfants, Odette et son mari n’hésitent pas une seconde.
« J’adore les enfants, mais aussi les fleurs, les animaux. J’aime m’occuper des autres. Si on devait aujourd’hui me les enlever ces deux jeunes, ce serait terrible » lance-t-elle, alors que Danielle confirme : « Tu ne le supporterais pas ! »
Cet ordre du Mérite, c’est Alexandre Faidherbe qui en fait la demande au chef de l’Etat, le 20 mai 1994, avec un rappel en février dernier. Et puis la nouvelle est tombée, début mai 95. Une réception sera organisée à la mairie. En attendant, Odette a bien du mal à réaliser ce qui lui arrive.
« Mais ne croyez pas que cette médaille là est plus importante pour moi que celle que m’a donné la ville l’année dernière. C’est autre chose… ». Et Odette de repartir promener Juliette, s’occuper de la maison, et préparer le repas du soir. Une vie de maman, et plus encore…
(Archives D.D., N.E., 28/5/1995).
La remise de la Médaille de Chevalier du Mérite National
Bien sûr, elle s’y attendait. Bien sûr ce n’était plus véritablement une surprise. C’était plutôt comme une bénédiction annoncée qui vous tombe du ciel. Ou de l’Elysée. Mais Odette Verroye n’a pu maîtriser son émotion, contenir ses larmes, réprimer un sanglot, quand elle a dû prendre la parole.
Pour remercier ceux qui venaient de prononcer, avec tant de pertinence et tant de délicatesse, les discours d’usage, et plus largement ceux qui en ce jour du 14 juillet, où l’on honore plus fréquemment les militaires ou les patriotes que les mères de famille (fût-elle nombreuse !), l’entouraient de leur bienveillante affection.
Que voulez-vous ? Il y a des gens comme çà, qui mériteraient une statue au Panthéon de l’altruisme, et qui ne savent pas dire deux mots en public, même si les oreilles qui l’écoutent sont celles des proches ou de familiers. On n’aime pas parler de soi, de tout le bien que l’on a fait. Par discrétion, par pudeur, et parce que c’est tellement naturel.
Sa modestie et son humilité en souffriront peut-être. Mais l’hommage rendu à Mme Verroye, nommée au grade de chevalier dans l’Ordre national du Mérite, restera gravé dans les mémoires. La sienne, mais aussi celle de tous les siens, ses enfants d’adoption (elle en a élevé 26) ou ses trois garçons par le sang. En tout cas, les compliments et les marques d’affection qui lui ont été témoignés à l’occasion de cette cérémonie lui sont allés droit au cœur. Le cœur innombrable d’une maman.
Le maire Alexandre Faidherbe qui a sollicité auprès de la présidence de la République la distinction attribuée à Mme Verroye, devait d’emblée justifier, le choix du 14 juillet, pour organiser cette cérémonie.
« La remise de cet insigne s’inscrit pleinement dans les valeurs que défend notre République. Liberté, égalité et fraternité », expliquait Alexandre Faidherbe, avant de retracer la vie de la récipiendaire. « Une vie prioritairement tournée vers les autres et plus singulièrement vers ceux qui souffrent, ceux qui ont le plus besoin de sollicitude et d’amour » ajoutait Alexandre Faidherbe en associant son époux Raymond à cette distinction, ainsi que Maman Yvonne, la nourrice de Dompierre-sur-Authie, qui l’a élevée avant qu’elle ne débarque à Halluin, à l’âge de 14 ans, pour travailler comme employée de maison.
« Votre vie porte une formidable leçon qui démontre qu’en dépit d’inégalités flagrantes, la possibilité de s’accomplir pleinement reste à chacun offerte pour peu qu’une main accepte de se tendre vers vous en cours de route.
M. et Mme Verroye auront joué leur rôle social, une vie pleine, chaleureuse, jalonnée de joies et de peines, mais toute entière consacrée à l’amour des autres ».
Louis Vancapernolle, président de la caisse d’allocations familiales de Roubaix-Tourcoing, et « parrain de promotion » de Mme Verroye, évoquait quant à lui un défilé militaire après 1914-18, où, quand le dernier corps d’armée formé de fantassins est arrivé, le peuple était à genoux.
« Si demain, il y avait un défilé de la paix, c’est devant les mamans que nous serions à genoux. Et dans ce défilé, vous seriez en tête Madame, pas seulement pour votre médaille mais parce qu’après vos enfants vous aviez encore assez d’amour pour accepter chez vous, ceux qui n’en avaient pas assez ou pas du tout.
C’est exaltant de recevoir du pays la charge d’un enfant. Quand c’est multiplié par 26, on pourrait croire que c’est de l’inconscience ou de l’héroïsme, non c’est de l’amour tout simplement ».
Avec ces témoignages de reconnaissance Mme Verroye allait recevoir des mains de Louis Vancapernolle, les insignes de chevalier dans l’Ordre National du Mérite.
Une médaille assortie de cadeaux : celui de la C.A.F. (une fontaine de jardin), et celui de la municipalité (une montre) ; ainsi qu’une symbolique gerbe de 26 roses rouges. Autant que Mme Verroye a choyé d’enfants de l’Assistance.
Et c’est un geste qui en dit plus long qu’un discours : Mme Verroye a remis une plante fleurie au maire. Quand on est plus habitué à donner qu’à recevoir…
(Archives D.D., VdN, 20/7/1995).